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Bienvenue !

Bienvenue dans mon cabinet de curiosités, interstice où vous pourrez parcourir de brèves chroniques de mes écoutes, lectures, déambulations et autres découvertes.
Du fond de l'abri, il vous sera possible de suivre mes bidouillages divers…
Enfin, ce blog est aussi un prolongement de mes cours à l'école des beaux-arts (les cités obscures) et à l'université.
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29 novembre 2007 4 29 /11 /novembre /2007 13:17
"Ainsi ne vivons-nous pas notre vie, mais celle des morts."
Oscar Wilde, le portrait de Dorian Gray, 1891.

A mesure qu’il avançait, le silence et l’abandon renaissaient autour de lui. Cependant, il voyait encore au loin comme une immense lumière; il entendait un bruit formidable qui ne pouvait se comparer à rien.
Néanmoins, il continua; enfin, il arriva au milieu d’un assourdissement épouvantable, à une immense salle dans laquelle dix mille personnes pouvaient tenir à l’aise, et sur le fronton, on lisait ces mots en lettres de flammes : Concert électrique.
Oui! concert électrique! et quels instruments! D’après un procédé hongrois, deux cents pianos mis en communication les uns avec les autres, au moyen d’un courant électrique, jouaient ensemble sous la main d’un seul artiste! un piano de la force de deux cents pianos.
Jules Verne, Paris au XXème siècle, 1863. (Hachette / le cherche midi éditeur, 1994.)


Machines en forme de peinture sonore


Ce semestre mon cours de deuxième année de phase programme est intitulé "Machine, machine, machine".
Ce refrain ponctue une longue chanson de la mythique formation berlinoise Einstürzende Neubauten. Le titre de cette chanson est "NNNAAAMMM", celle-ci a été enregistrée en 1996 et apparaît sur l'album "Ende Neu".
Il s'agit d'une évocation de notre monde, un paysage machinique inauguré par l'invention de la fameuse "machine démocratique" de Monsieur Guillotine (Picabia présentait la Guillotine comme la première sculpture moderne). Le principal effet cette machine a été de scinder concrètement l'homme en deux parties, de distinguer violemment la tête du reste du corps. C'est la sanglante machine de la révolution française, que l'on nous présente comme symbole inaugural de la démocratie dans le monde : paradoxale "machine démocratique"…
Au XIXème siècle la tradition picturale de la vanité (où apparaît généralement représenté le crâne isolé du corps) semble transposée dans le domaine littéraire par des auteurs comme Edgard Allan Poe, dans la nouvelle traduite par Baudelaire, "le portrait ovale" (1842), ou encore par Oscar Wilde dans son fameux roman "Le portrait de Dorian Gray" (1891). C'est alors le rapport entre le sujet peint et sa représentation, son portrait, qui résonnent étrangement; la peinture devient le réceptacle du temps, comme une machine à modifier le temps. L'être humain entame alors un voyage tragique à travers le temps, grâce à la peinture.
La littérature évoquée, qu'elle soit fantastique ou de science-fiction, est toujours constellée de mystères qui cohabitent étrangement avec les évolutions techniques du moment. Ces évolutions, ces révolutions, ont parfois à voir avec l'horlogerie ou la chimie : la machine n'est pas forcément monumentale ou effrayante, elle peut prendre la forme d'un mécanisme de pendule, ou encore tout simplement l'apparence d'une matière : la peinture.
Ces récits s'inscrivent dans une généalogie qui débute en 1589 avec les expériences du physicien italien Giambattista Della Porta, qui tentait désespérément d'emprisonner le son dans un espace clos, puis avec les manipulations du physicien allemand Ernst Chiadni qui déclare en 1787 que "le son est peinture".
Le peintre et illustrateur J.J. Grandville représente en 1844, dans son chef-d'œuvre "Un autre monde", un concert de machines animées par de la vapeur et cependant déclenchées par une main humaine. L'homme est l'opérateur, il est derrière la machine, c'est lui qui décide, qui orchestre l'histoire et parfois le chaos sonore.
Cette histoire complexe est illustrée par la diffusion d'une dramatique radiophonique réalisée en 1990 par les auteurs des "Cités obscures" : Benoît Peeters et François Schuiten. Cette dramatique, "Le musée A. Desombres", réalisée à la manière des pièces radiophoniques des années 1910 à 1960, réunit, entre autres ingrédients, certaines références évoquées ci-dessus. Il s'agit de l'intriguant voyage d'un homme dans une peinture passée, aventure fantastique agrémentée d'une romantique histoire d'amour.
Dans "La nuit des tireurs d'élite (the night of the surreal Mc Coy)" (dans la série télévisée "Les mystères de l'ouest", épisode réalisé par John Kneubuhl et Alan Crosland Jr en 1967), le diabolique Miguelito Loveless invente une qualité de peinture qui réagit à une machine sonore et se transforme alors en espace concret : on peut expédier des êtres humains dans des paysages peints et aussi les faire en sortir. Ainsi les peintures de Loveless servent de véhicules et permettent le transport d'êtres à travers l'espace et le temps.
Puisque le son est peinture, Ken Nordine nous propose en 1957 la visite de son étrange et coloré "Sound Museum" (Word Jazz vol. 1), fixé alors sur bande magnétique ou sur disque vinyle.
La visite de son musée se conclue par la découverte d'un silence, noir.

"Les choses que l'on voit ne sont que très rarement ce qu'elles paraissent".
Maria Eddington, La nuit du mort-vivant, in Les mystères de l'ouest, épisode n°77, 1968.

"Ci-gît J.J. Grandville
Il anima tout
Et après Dieu fit tout vivre, parler ou marcher.
Seul, il ne sut pas faire son chemin."
Epitaphe de J.J. Grandville, 1847.

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